Kitchen · Récit de guerre

Bœuf Wellington en terrain hostile

Un kilo de bidoche, trois jours de préparation, 300 bornes en sac isotherme, et une cuisine équipée comme un coffret Playmobile. Six personnes attendent, perchées sur leur prosecco. Musique : Sergio Leone, Scénario : un pignouf anonyme, Casting : ditto.

J’ai bricolé un truc à manger il y a quelques jours chez ma Sœur. Dieu la garde aussi précieusement que toute l’anthologie de MJ lui-même - elle m’est chère - mais bordel c’était un challenge, et sa cuisine ne m’a pas fait de cadeau.

Tout commence comme la plupart des situations dans lesquelles je me retrouve régulièrement : par l’ouverture sans raison apparente de ma grande gueule.

Attendu que son anniversaire tombait quelques jours plus tôt, et qu’en plus elle m’offrait de nous inviter dans un resto (dont il faudra que je vous parle, c’était une tuerie indescriptible, merci encore ma frangine d’amour), j’annonçais sans peur ni doute que “samedi je fais la popotte”. Et au menu, mes biquets, c’est bœuf Wellington.

Ça a commencé presque normalement, le boucher qui s’est bistourisé le doigt en taillant dans la pièce de bidoche ne m’en a même pas tenu rigueur. Passage au rayon jus de raisin, on sort un Bordeaux qu’elle boira probablement l’année prochaine, plus un cabernet à cautériser les plaies (pour la sauce).

Je rentre, j’essuie la viande, la saupoudre de sel, emballage, frigo, bonne nuit. Lendemain re-belotte, plus une couche généreuse de moutarde. Le surlendemain, sac isotherme et packs de glace, la bidoche tape 300 bornes avec nous dans une ambiance Saharienne avant d’arriver sur site. Jusque-là, rien d’insurmontable ou presque.

Jour quatre et c’est là que ça se corse. Debout tôt, je fonce au supermarché du coin pour sortir un kil’ de champignons, des échalotes, du thym et romarin, de la pâte feuilletée, de l’ail. Et un surin. Comme expliqué plus haut, ma sœur - Dieu la bénisse - dispose d’un paquet de trucs dans sa cuisine, mais un couteau qui coupe, non, pour d’évidentes raisons de sécurité, c’est pas une bonne idée.

Rentré à la maison, le couteau s’avère nappé d’une couche de colle industrielle résistante à l’eau chaude, au savon, à la paille de fer et même aux insultes. Un quart d’heure pour nettoyer un surin, l’a intérêt à couper net, le bordel.

35 secondes et un champignon de Paris plus tard le verdict est sans appel : j’ai acheté un authentique merdier en peau de Babibel chromé. Bien.

Acharnement et jurons plus tard, je réalise qu’un pépin survenu la veille a commandé à ma compagne la descente express d’un reste de vin blanc que je gardais précieusement pour déglacer la poêle et mouiller la duxelles. Bon. Bah ce sera à la bière, hein.

Parlons déglaçage justement, et poêle à frire. Ou absence de. Après enquête, on m’informe que le machin le plus large en diamètre galèrerait à faire tenir à l’aise deux bâtonnets Findus l’un derrière l’autre. Beh on va y aller à la marmite alors! Pas peur moi!

Je fais chauffer le truc bien fort, test à la goutte d’eau, effet Leidenfrost (vocabulaire technique), le machin est chaud, je balance ma bidoche amoureusement préparée pendant trois jours. Pour ne pas la piquer, j’utilise une pince équipée de trucs antidérapants en silicone (terme technique) dont j’ai pile le temps de me dire qu’ils ont l’air plutôt bien branlés avant qu’ils ne décident que finalement ça les soule de rester en place. Le tout se fracasse au fond de la casserole avec toute la grâce d’un lutteur sumo sur une plaque de verglas, le silicone virevolte dans la liesse alors que les jurons pleuvent.

Bon. Bah j’ai foiré le marquage de ma viande.

Je refous le machin au frais pour éviter qu’il ne cuise et balance du liquide dans le faitout. A ce moment je me rends compte qu’un truc poudreux d’origine inconnue recouvre le dessous de mon contenant, ce qui n’aurait que peu d’importance si le machin lui-même n’était pas juché sur 3500 Watts de plaque vitrocéramique. Ça fume, ça crache, ça étincelle, ça m’insulte sans vergogne ni pitié. De panique, je vire tout ça de là, certain qu’on trouverait moyen de râler si je venais à foutre le feu à la maison.

Un demi-doigt de bière tiède me contemple entre des morceaux de cramé. Bon bah j’ai chié mon déglaçage aussi, tiens.

Bien. On se concentre s’il vous plaît. On verse la bière tiède dans les champignons, on laisse réduire à feu doux. On envoie une brunoise vite fait dans le faitout, double ration d’ail, sauge, laurier, ça mijote. On sort la pâte pour éviter qu’elle ne soit trop froide (et donc cassante), puis on va bien finir par se lancer et tenter de monter le tout.

Pâte feuilletée, jambon fumé, duxelles, bidoche, moutarde. Coup de flotte sur la pâte pour sceller, on roule, on ferme, œuf en peinture pour faire dorer, le four est chaud : feu !

Le temps de brancher le thermomètre, avec lequel je m’embroche en passant en tentant de le nettoyer (aï-euh), je m’aperçois que l’affichage numérique est bloqué sur langue : “hiéroglyphes égyptiens”. Bah voyons.

Allez on résume parce que ça devient technique, là.

J’ai rigoureusement foiré chacune des étapes de préparation d’un plat qui, sans être non-plus le plus compliqué du répertoire classique, demeure un brin exigeant s’il doit être préparé correctement.

Le point d’orgue de la recette qui arrive maintenant, c’est de timer PILE POIL la cuisson d’un paveton de bidoche d’un kilo, enroulé dans de la pâte, des légumes et de la charcuterie, le tout sans sonde thermique et dans un four que je ne connais pas. Y’a six personnes qui attendent perchées sur leur prosecco. Sans pression les gars.

Tel Van Damme qui étale une tarte sur la gueule du premier méchant qui passe, je lance le tout au feeling(™), à base de “180 degrés 45 minutes plus temps de repos”. Mes enfants, j’aime autant vous dire que quand j’ai coupé ce machin en deux, j’étais pas spécialement serein.

Ebah comme quoi.

La bidoche pile rosée à cœur. Juteuse comme y faut. La sauce, épaissie à la fécule de maïs, est soyeuse, lisse et franchement pas dégueulasse. Je massacre rigoureusement la découpe (avec mon couteau en Babibel là) et tout le monde s’en branle. Je cite : “oh bah c’est bon”. Et je veux pas me la péter ou quoi, mais c’est ma Mère qui l’a dit (ergo c’est forcément la vérité).

La frangine sourit, sort de derrière les fagots un bordeaux presque aussi vieux que moi, on rit, on mange, on boit, c’est un bon moment en famille.

Bon anniversaire ma Sœur <3

Marco

French, lives in Northern Ireland, thinks about dinner during meetings. Writes here about whatever happened. More about me.