Fiction · Belfast Sud

Un cinquième de million

Vingt jours de pluie sur Belfast, une end-terrace house aux volets fermés, un vieil Eastpack plein de billets froissés, et l'impression très nette que ça y est.

Le temps est morose, même pour un mois de février en Irlande. Vingt jours qu’il pleut sans discontinuer, et on annonce encore une bonne semaine avant que ça se calme. Les locaux font le dos rond, à ce stade ça relève du patrimoine génétique local que de survivre à l’insupportable le sourire aux lèvres. J’étais pas né à l’époque, mais j’imagine sans peine que les gars sortaient des vannes hilarantes en posant des bombes dans les années soixante-dix. “Tu la connais celle du mec sur une échelle avec un pinceau ? Tiens passe-moi une mèche longue”.

Un coup de vent bat la capuche de mon manteau, me collant une baffe au passage. Voilà qui rajuste mon attention sur l’instant présent, et les choix douteux qui ont mené ma vie jusqu’à cette ruelle malfamée de Belfast Sud. J’allume une autre clope. Vingt bonne minutes que Max est entré dans la barque décrépite qui fait l’angle de la rue (ici on dit une “end-terrace house”) et pour l’instant aucun signe de vie à l’intérieur. Bon signe, j’imagine. Ou disons, quitte à venir conclure un accord comme celui-ci et dans un coin comme celui-là, autant garder fenêtre, rideaux et volets fermés.

Il est pas loin de cinq heures quand lui et le type barbu avec sa gueule de garde-tôlard ressortent du bâtiment l’un derrière l’autre. A voir la tronche du copain quand il regarde dans ma direction, ça s’est bien passé. Effectivement, quelques secondes plus tard à peine assis dans la voiture, il peine à contenir son enthousiasme, il gueule si fort que j’ai peur que l’autre nous entende. “PUTAIN DEUX CENT MILLE BALLES!”.

Entendons-nous. Faire affaire avec ces types me déplait, avant même de parler de la nature où des conditions inhérentes à l’accord. Mais un cinquième de million de livres britanniques est un cinquième de million de putain de livres britanniques, les enfants. Et à l’heure qu’il est j’ai moyennement le loisir de laisser ma conscience dicter mes choix.

Quelques minutes plus tard, rentrés à l’appart’, on fait les comptes. Max a fourni le contact pour la drogue, les acheteurs sont d’anciens collègues d’une époque que j’aurais jurée révolue. J’ai arrangé la rencontre, il a fait l’échange. On a rarement vu un 50-50 plus équitable. Je fourre les liasses de billets sales et froissés dans mon vieux Eastpack, un hoodie et des chaussettes pas lavées par-dessus.

C’est en sortant de la bicoque branlante que ça me heurte pour la première fois. Ça y est putain. Fini la galère. Adieu ces types qui te tombent dessus de nulle part pour te filer l’enfer. Je rentre, je sors les 30’000 que je dois à Sam, je vais lui balancer sur les pompes direct, et avec ce qui reste je fous le camp de ce pays de tarés pour de bon.

Un rayon de soleil sort de nulle part, comme un clin d’œil d’une belle femme dans un couloir d’hôtel.

Marco

French, lives in Northern Ireland, thinks about dinner during meetings. Writes here about whatever happened. More about me.